II – LES CARACTÉRISTIQUES DES DISCIPLINES DU HIP-HOP

    2. Le graffiti : la peinture hip-hop dans la ville


        a) L’Histoire

    En vérité, personne ne sait vraiment d'où a émergé le phénomène des graffitis. 
Dans les années 50, les gangs de rues utilisaient les graffitis pour se faire connaître et pour délimiter leur territoire. Le graffiti avait aussi une autre fonction : l'intimidation. Lorsqu'une bande rivale arrivait dans un autre quartier et qu'elle voyait le nom d'un gang écrit une centaine de fois, chaque fois accompagné d'une signature différente, les nouveaux venus savaient qu'il valait mieux compter avec eux...
Mais les choses ont changé, le graffiti a changé de fonction et de but. Autour de 1969, il est devenu plus qu'une activité des gangs ou un pur acte de vandalisme. Pour des centaines de jeunes de la ville de New York, c'est devenu un mode de vie avec ses propres codes de comportement, ses lieux de rendez-vous secrets, son langage et ses standards esthétiques. Personne ne sait qui a commencé. On sait juste qui l'a rendu fameux : TAKI 183, de son vrai nom Demetrius. 
    Demetrius avait quinze ans lorsqu'un garçon plus vieux lui a parlé des gangs des années cinquante. « Ils avaient une initiation qui consistait à tenir le nouveau membre par les chevilles en haut d'un pont » disait Demetrius, « pendant qu'il avait la tête en bas, il devait peindre le nom de la bande sur un pilier. Je n'ai jamais vu personne le faire mais l'idée m'a intéressé ». 

    L'écriture du graffiti a eu une ascension technologique dans les années soixante avec l'invention du gros marqueur qui, comme la peinture en aérosol, laisse une trace indélébile sur presque n'importe quelle surface . Demetrius (dit Taki) cibla ses attaques sur le métro new-yorkais qui permettait à son pseudo de voyager à travers la ville, et d'être vu par un maximum de personnes : « Les gens n'ont rien à faire dans le métro à part regarder les publicités, s'est-il dit, pourquoi ne leur donnerais-je pas quelque chose de plus à regarder ? ». Sans le savoir, Taki a créé une controverse majeure. Richard Goldstein écrivait dans le New York Magazine : « Est-ce un nouveau gang de rue si bien caché que personne ne le connaît ou bien est-ce le résultat des rites d'une secte ? ». Ces questions ont obtenu leurs réponses lorsqu'un journaliste du New York Times a retracé l’histoire de Taki. Le premier article à propos des graffitis est apparu quelques jours plus tard. Les jeunes, impressionnés par la notoriété publique de Taki, ont voulu l'imiter. Être partout ,écrire son nom partout était devenu une vocation. Dans le Bronx, les graffitis existaient bien avant que l'article ne paraisse. Ce n'est que vers l'été de 1971 que la mode a commencé. En mars, deux signatures sont apparues sur la 163e rue : « SLY II » et « LEE 163d ». Lee a immédiatement attiré l'attention avec son tag inusité qui empilait et fusionnait les lettres, le transformant ainsi en logo. À ce temps, les codes du graffiti étaient déjà établis. Les taggers étaient supposés être des personnages mystérieux qui ne révélaient jamais leur identité aux non-initiés. Ils devaient être doués à voler des marqueurs et des bombes de peinture et assez courageux pour courir dans les tunnels de trains. « Nous étions comme des rats » a dit Tracy 168, un des premiers writers à émerger du Bronx. C'était une activité criminelle. Son comportement était dangereux, mais les sensations étaient inimitables. 

    Au début, on ne se préoccupait pas de l'allure du tag . Mais après qu'une centaine de writers sont apparus sur la scène, il était nécessaire d'embellir son tag pour le faire ressortir. Le graffiti a commencé à piquer la curiosité des non-initiés, qui la plupart le voyait comme un acte de frustration et de haine. « C'est seulement une autre facette du vandalisme déjà bien répandu, la volonté de détruire, la brutalité omniprésente » a dit le Dr. Fredrick Wertham. Le maire de New York, John Lindsay, a dénoncé les writers comme étant des peureux fauteurs de troubles. M. Lindsay a alors lancé une campagne pour retirer les graffitis des propriétés publiques. Mais si les writers continuaient à tagger des autobus, des terrains de jeux, des cours d'écoles et d'autres endroits, le métro était la première victime. « Une chose qui me faisait persister à tagger sur trains était de revoir mon nom », a dit Tracy. « Tu penses que ton tag va juste disparaître parce qu'il y a tellement de trains. Mais après, tu le revois le jour suivant et tu vois le tag de quelqu'un d'autre à coté du tien. C'est une partie de la communication. La compétition était importante aussi. » Les writers ont bientôt commencé à tagger l'extérieur des trains, en plus de l'intérieur. Le style est devenu l'aspect le plus important du graffiti. Il était possible d'avoir de la reconnaissance et du respect en ayant son nom partout, mais il était plus prestigieux de créer un lettrage original . 
Le « Transit Authority »- R.A.T.P. new-yorkaise - a commencé à considérer le graffiti de façon plus sérieuse et il est devenu de plus en plus difficile et dangereux d'entrer dans des cours de triage. Ce nouvel aspect de danger a seulement haussé le degré de satisfaction des graffeurs lorsqu'ils accomplissaient leurs exploits. Même si la plupart des writers tendaient a être franchement indépendants, ils ont commencé à former de petits groupes, qui ressemblaient plus à des associations de professionnels qu'à des gangs. « La meilleure année pour le graffiti a été 1973 », a dit Tracy. « Les styles commençaient à émerger, ainsi que la couleur. Chacun essayait de développer sa propre technique ». 
La première exposition de graffiti a eu lieu à New York en décembre 1972. L'attention médiatique attribuée à cet événement a été renversante : de nombreux articles ont été publiés dans différents journaux, le « Newsweek » a publié deux pages en couleurs accompagnées d'interviews avec les artistes. 
    En 1980, la surveillance s'accroît, la répression aussi et des manœuvres d'effacement et de protection voient le jour. La pratique baisse et certains proclament la mort du graffiti . On peut se demander si le graffiti subsistera. 

    Il faut attendre les années 80 pour voir apparaître le graffiti sur les trains d'Europe. L'Europe Centrale est la première à subir les assauts des graffeurs . Dès 1983, en France, et surtout à Paris, les premiers groupes se forment . A partir de 1987, apparaît la première explosion du phénomène : les lignes de voie ferrée, les tunnels de métro, l'intérieur des rames et les rues commencent à subir les assauts répétés des taggueurs. En 88, les premières descentes dans les dépôts de métro arrivent : les « 93 NTM » (le graffiti étant l'activité originelle du groupe de rap du même nom...) sont les premiers à "attaquer" la ligne 13 du métro parisien. De 1989 à 1991, les trains deviennent la cible principale des writers parisiens. C'est en 90 que la Régie autonome des transports parisiens décide de faire disparaître totalement le graffiti des trains : le RATP a réussi son pari en pratiquement 2 ans mais la station du Louvre fut colorée traduisant une certaine vengeance des graffeurs en 91(voir photo ci-dessous). Il faudra 10 ans pour que l'épidémie se propage à travers l'Europe : en 1980, l'Europe du Nord est très largement touchée. En 90, c'est en Europe du Sud que les trains se font peindre par les writers. Aujourd'hui, l'Europe de l'Est ne peut plus y échapper : de la Pologne à la Croatie, les murs prennent des couleurs !


        b) Les différentes formes de graffitis

            1- Les graffitis vandales

    Le « vandalisme » est certainement la forme la plus en marge du graffiti.
    En effet , c'est le mode d'expression qui requiert le moins de « recherche graphique » : c'est donc la facette du graffiti la moins appréciée de la population urbaine.
    Le vandalisme pur a beaucoup d'aspects : ce sont les tags, le gravage et les stickers.

                a. Les tags

    Les tags sont de simples signatures (inscriptions sauvages) souvent illisibles pour les personnes non-initiées et très présents dans le paysage urbain du fait de leur rapidité et de leur facilité d'exécution . 
    Les cibles principales du taggueur sont les rues , les intérieurs et les extérieurs de trains, les affiches dans le métro , ainsi que de nombreux autres supports... 

                b. Le gravage

    Le gravage est devenu depuis quelques année un fléau sans précédent pour la S.N.C.F. et la R.A.T.P. , qui assistent au vandalisme des vitres et des carrosseries de leurs trains et métros. Dans ce cas, les tags ne sont plus dessinés à l’encre mais gravés directement sur les fenêtres des transports en commun avec des pierres coupantes, des bougies de voiture, de la porcelaine ou encore des pierres à aiguiser les couteaux. En effet, le gravage est irrémédiable : la vitre ciblée doit alors être remplacée : il n'y a aucune autre échappatoire possible. Cela coûte des sommes très importantes à ces deux entreprises de transport qui ne cessent de réfléchir à des moyens d'éviter ces déflagrations : un film protecteur anti-gravure sur les vitres est en étude actuellement.
    De plus , certains tagueurs vont même jusqu'a graver leur pseudo sur la carlingue des train , dans ce cas la l'inscription reste à vie. 

                c. Les stickers
    Les « stickers » (autocollants) sont aussi très répandus et utilisés par la plupart des tagueurs : il suffit d'écrire son « blaze » (mot désignant le pseudonyme utilisé) sur une étiquette autocollante et de coller celle-ci sans risque dans la rue, sur un panneau de circulation ou dans les transports en commun.


            2- Les graffitis illégaux

    Les graffs illégaux sont le but suprême du graffiti : se faire voir par un maximum de monde.
    En effet , les graffs illégaux ne sont pas de simples signatures, comme le peuvent être les tags, c'est une autre forme de graffiti : ce sont des pièces plus ou moins importantes traduisant tout de même plus d'effet artistique (lettres en relief, ombrages, deux couleurs minimum...) qu’une grossière signature. Ils sont donc faits en plus de temps que les graffitis vandales et ont une valeur artistique bien plus élevée. 


            3- Les graffitis légaux ou tolérés

    Les graffs légaux ou tolérés, appelés aussi « fresques »  sont en réalité des « graffitis illégaux » (comme on a vu dans le point précédent) mais légaux comme leur nom l’indique et donc exécuté sans contrôle du temps (qui peut être de l'ordre de quelques heures ou de plusieurs jours selon les cas) ni contrainte judiciaire. Cela donne une œuvre encore plus artistique, avec de nombreuses couleurs, des effets de lumière et des dégradés divers.
    La maîtrise totale de la bombe aérosol est alors indispensable pour la réalisation de ces fresques en couleur.
De plus, des peintres travaillant au pinceau peuvent se joindre au graffeur, afin de créer un ensemble homogène où les techniques murales se mélangent. 


        c) Étude d’un graff dans un ghetto américain 

    Le graff, tout comme le rap, a la particularité d’exprimer la vie réelle des quartiers les plus pauvres : c’est ce qui relie ces deux disciplines à une même culture : le mouvement hip-hop. Les adeptes de la « hip-hop nation » se qualifient eux-mêmes « journalistes de terrain ».

    Ce graff a été réalisé au début des années 90 dans un ghetto d’une grande ville américaine. Il exprime particulièrement bien la triste réalité de ces quartiers déshérités.
    Comme la grande majorité des habitants du quartier, le personnage principal du graff est noir (« afro-américain »). Les têtes de mort à la place des yeux, la figure grimaçante et ses habits à la manière des gangsters des années 1930 symbolise la mort et la délinquance. Cet homme est un dealer : toutes sortes de pilules sortent de sa manche et il tient une allumette qui lui sert à chauffer l’héroïne contenue dans une cuillère. Le sigle du dollar ($) est présent sur le revers de sa manche droite, mais il est inversé pour rappeler l’illégalité du trafic. 
    Le paysage coloré et le couple de danseurs, au dessus du personnage principal, montrent le paradis artificiel : le writter a sûrement voulu représenter la drogue et la prostitution omniprésentes dans le quartier. En bas à gauche, l’alcool et la violence (représentés par une bouteille et un poignard) sont aussi présents sur la fresque : ils sont dans la réalité du ghetto associés aux stupéfiants.
    Les personnages et les autres éléments sont représentés de manière négative, donnant une mauvaise image du quartier, liée à la dégradation des conditions de vie. On peut tout de même se demander si ce graff n’est pas un témoignage excessif du quartier. 
    On peut se forger un avis en sachant que la population des ghettos est avant tout noire (du fait d’une certaine ségrégation raciale) et pauvre. Au début des années 1990, par exemple, à Chicago où la communauté noire est la première communauté de couleur, parmi les Noirs âgés de 20 ans, 70% sont au chômage et une famille noire dispose, en moyenne, d’un revenu équivalent à 58% de celui d’une famille blanche. L’insécurité règne, due à la violence quotidienne qui est souvent liée à la consommation d’alcool ou de drogue (le crack, l’héroïne). En 1990, on a enregistré 849 meurtres dans l’agglomération, soit un meurtre toutes les dix heures ! Au cœur même du ghetto, le taux d’homicide a été évalué à 1 pour 1000 habitants en 1992 !

        d) Graffitis concarnois

    Voici quelques graffitis, légaux et illégaux, que l’ont peut trouver sur les murs de Concarneau.

<= Précédente --- Suivante =>

± ømn*ëi¿ª—ú¼Ò8Z>gÎ#þUòíK…2åcûUU¸T).߃